Modern Languages - French
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ABSTRACTS


 

Une littérature-monde dans la langue des pères : petit manifeste de bord à l'usage des héritiers

Michel Lantelme
(University of Oklahoma)

Telle qu'elle est présentée par ses concepteurs, l'idée de littérature-monde en français entend, de manière explicite, se substituer à la "francophonie", suspectée de continuer la domination coloniale par d'autres moyens. La culpabilité est donc au fondement du projet de Le Bris et Rouaud, et plus particulièrement la culpabilité liée à la colonisation.


Le travail du deuil nécessite un délai (un demi-siècle dans le cas de Vichy). Il est donc l'affaire des fils, sommés de demander pardon des fautes commises par leurs pères. Or cette demande de pardon n'a de chance d'être entendue que si elle est prononcée dans la langue des pères, la seule qui soit commune à tous. Sauver la langue au moment même où l'idée de nation est en train de s'effriter : telle semble être l'autre ambition du manifeste.


Or la langue des pères, le français, n'est en réalité aujourd'hui à personne : ni au colonisateur ni au colonisé, ni aux pères (colporteurs de la "mission civilisatrice") ni aux fils qui en héritent, quand bien même ceux-ci, petits-fils de la troisième République, seraient écrivains de profession. Elle est ce qui revient aux fils sans leur appartenir, ce qui leur revient comme une chose étrangère, et qui coûte. Dans une autre acception, le terme "manifeste" est lié à l'impôt, au droit qu'on doit acquitter, à l'idée de dette : il désigne la liste des marchandises constituant la cargaison d'un navire, à l'usage des Douanes. Envisagée sous ce rapport, la "littérature-monde en français" renverrait à la fois au sentiment irréductible d'étrangeté de la langue (le fameux "monolinguisme de l'autre" de Derrida), au désir de décentrement ("écrire en français une littérature étrangère") tout autant qu'à la sublimation de la langue, représentée chez Rouaud par le personnage de la tante Marie (une institutrice), et à ce qu'il en coûte  pour faire repentance.


A la crise d'identité liée à la guerre d'Algérie et à la fin de la décolonisation, la France avait répondu en inventant la Culture, dans sa forme institutionnalisée (Malraux). En 1963, en condamnant l'entrée de Lascaux pour en faire le lieu mythique que l'on sait ("le centre du monde" selon Bataille), la France s'était repliée sur elle-même, en se posant comme la gardienne des arts du monde entier. Le projet de littérature-monde en français correspond au mouvement inverse d'ouverture : il s'agirait aujourd'hui de rendre les clefs de Lascaux.




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