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Le monde dans une coquille ou le mystère de la phrase roualdienne.
Sylvie Freyermuth (Université du Luxembourg)
Lorsque Michel Le Bris et Jean Rouaud accompagnés de 43 signataires annoncent, à quelques jours du printemps 2007, l''acte de décès de la francophonie et la naissance de la « littérature-monde » en français, ils exposent, certes, au grand jour une prise de position politique et historique, mais ils revendiquent essentiellement la reconquête de la liberté d''invention et d''écriture dont aucun romancier n''aurait jamais dû être dépossédé. Au coeur d''une métaphore toute pascalienne, le roman de cette littérature neuve est semblable à cette « sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part ». Fort de cette absence de frontières pour seule limite, il démasque et dénonce enfin ouvertement l''imposture de la littérature de l''ère du soupçon, qui s''est complu, jusqu''à son propre étouffement, dans une satisfaction sui-référentielle nourrie de critique formaliste.
Or la langue, a fortiori celle de la création romanesque, est avant tout destinée à dire le monde, et l''étudier ne signifie pas la couper de son référent. C''est précisément dans cette « révolution copernicienne », si bien nommée par les auteurs du manifeste, que j''inscris ma critique stylistique, car tenter de pénétrer le mystère du matériau commun à tous et cependant tellement singulier en littérature ne doit pas se cantonner au domaine confiné du linguiste. Au contraire, seul le travail d''un passionné de la langue qui revendique la même liberté d''action que celle du romancier, à savoir le droit de voyager dans une constellation dont la richesse polyphonique rendra possible la tâche herméneutique, parviendra à étreindre la chair des mots afin d''éprouver « le souffle et les énergies vitales » du monde.
Je ne fais pas autre chose en proposant de mettre en lumière la pulsation caractéristique de la langue roualdienne. D''abord instrument premier du périple initiatique de l'auteur, elle devient progressivement l'incarnation de cette relation oxymoronique de l'infiniment petit et de l'infiniment grand, de l'ici et de l'ailleurs, du mouvement de condensation et d''expansion tellement particulière à l'oeuvre de Jean Rouaud. Car ce romancier est à la fois celui qui reste attaché à la terre de ses ascendants et celui qui se risque, tel un oiseau au seuil de son envol dans cette nanoseconde d'abandon : « ainsi ce serait le moment, d''une poussée légère de la pensée quitter d''un seul mot d''un seul le domaine de l''informulé, un premier mot comme un déploiement d''ailes [...]». De là s''élançant, de parenthèses en tirets, de Campbon au Far West en faisant escale dans les Cévennes, et à travers les siècles, la phrase de Jean Rouaud pulvérise les cadres spatio-temporels, si bien que l''étonnant voyageur de la langue peut loger dans une coquille, non seulement tous les ciels de l'Atlantique, mais aussi toutes les histoires du monde.
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